L’articulation entre l’intime et le public est une préoccupation des pratiques de soin à l’hôpital.
C’est aussi une question centrale aux productions artistiques (ici filmiques et littéraires) qui cherchent à représenter les lieux du soin, notamment les institutions publiques où la médecine se pratique. Les patientꞏes se retrouvent souvent au cœur de dispositifs déjà établis où les « lieux de l’intimité » ou des « lieux à soi » sont pensés comme des enclos, la chambre (d’isolement) étant son corollaire.
Pourtant, ce « lieu à soi » n’est pas une évidence et la matérialisation de l’intime dans un lieu collectif ne saurait être si simplement résolue. Nous souhaitons travailler au sein de ce séminaire l’articulation entre l’espace de soin et l’espace à soi à partir de trois paradigmes :
la littérature, le cinéma et la psychologie clinique. Cette transdisciplinarité permettra d’aborder une thématique cruciale à partir d’angles différents : en partant de l’accueil de la crise psychotique en milieux psychiatrique (accueil qui donne lieu à tout un vocabulaire de la contenance), nous reviendrons sur l’avènement bourgeois de la notion de « foyer » et de « lieu à soi » au cours du XIXe siècle, pour décentrer le regard des soignants et soignés sur ce lieu central du soin à l’hôpital : la chambre. Le cinéma et la littérature dialectisent justement ce lien entre intime et extime, lieu à soi et lieu public, secret et subjectif. En choisissant de croiser les regards entre spécialistes du 19ème siècles et spécialistes du contemporain, nous entendons élaborer un premier cadre historico-culturel capable de soutenir notre intuition. Ce séminaire aura lieu deux fois à la Maison de la recherche, une fois à Turbulence à Marseille et une fois à l’hôpital Valvert, à Marseille.
Ce séminaire s’inscrit dans un projet d’envergure et participe d’une politique d’établissement de l’hôpital Valvert. En France, la psychiatrie est la seule discipline médicale qui, pour des motifs médicaux et par des voies légales, peut priver une personne de liberté, avec des conséquences sociales et cliniques. Cette privation est obtenue par la chambre d’isolement, mais également la contrainte physique ou chimique, et cette dimension a été très souvent utilisée dans les productions artistiques portant sur l’hôpital, psychiatrique ou non. Pour les soignants, le recours à la contrainte nécessite une interrogation constante sur l’idée du lieu à soi matériel, physique, comme condition d’un lieu à soi psychique où le sujet pourrait se trouver en paix avec lui-même (comme si les coordonnées de l’intime et les limites du moi étaient nécessairement articulées aux cordonnées spatiales). En dépit de cela, il existe encore tout un vocabulaire de la contention qui n’est pas interprété comme une métaphore et qui continue à être mobilisé en cas de privation de liberté. Faut-il être isolé pour se retrouver avec soi-même ? Est-il anodin que ces effets de langage se soient figés au moment conjoint de l’invention de la psychiatrie et de l’avènement bourgeois de la notion de « foyer » et de « lieu à soi » au cours du XIXè siècle ? Comment les films qui interrogent l’hôpital dévoilent ces
pratiques et les interrogent ? Comment penser le lieu de l’intime, de la mémoire personnelle et de l’exposition de soi à travers les productions filmiques et littéraires ?
Ce séminaire ouvert aux praticienꞏnes, chercheurꞏeuses et usagerꞏères de la psychiatrie posera ces questions critiques afin de produire un numéro de revue et engager des réflexions pratiques au sein des équipes. Le « lieu à soi » est une expression que l’on emprunte au célèbre mot de Virginia Woolf, dont les implications ne sont pas que féministes, qui cherche à penser le lieu psychique et le lieu physique. Ce séminaire s’appuiera sur un séminaire précédemment organisé par Marie Rebecchi et Miriam de Rosa sur « L’extimité à l’écran » (2023). En effet, ce séminaire a permis de questionner le rôle du cinéma et des nouveaux médias face à l’intimité et l’extimité, la pudeur et l’impudeur,
le secret et le public, à partir des œuvres d’Hervé Guibert, Nan Goldin et Sophie Calle car ces concepts partagent avec la notion d’écran la même structure ambivalente (exhiber / cacher). Le projet offre une extension de ces termes à l’ère du numérique, avec une sélection de films qui interrogent l’espace de l’écran comme lieu de l’intime, de la mémoire personnelle et en même temps de l’exposition de soi.
Ce séminaire vise à fournir un premier cadre de réflexion à une recherche-action ayant pour objectif la co-construction de pratiques de soin qui tiennent compte des manières singulières de se loger dans le lieu de l’hôpital, entre intérieur/extérieur, présence/ absence, lieu à soi / lieu pour touꞏtes. Il s’agira de renforcer la capacité collective des acteurꞏrices concernéꞏes à proposer de nouvelles modalités de « lieu à soi » respectueuse de touꞏtes. Ce projet sera chevillé à une can idature ERC d’Isabel Fernandez en partenariat avec le Centre Hospitalier Valvert de Marseille (voir infra).
